Un soir, rentrant du sport, je découvris cette étrange enveloppe. Une enveloppe qui semblait avoir traversé le temps. Surpris dans un premier temps, je l’ouvris avec mille précautions. L’enveloppe contenait une simple lettre. Une lettre d’un père disparu il y a bien longtemps, un père oublié et rejeté dans un coin de ma mémoire. Avec cette lettre, perdue des années par la Poste, je retrouvais une multitude de souvenirs et une affection laissée de côté.
« Fils,
je ne savais pas commencer cette lettre et je ne sais toujours pas comment la finir. Il n’est pas facile de s’adresser à un enfant de douze ans, surtout dans moment comme ça. En revanche je sais que mon corps s’échappe, et que même si mon amour pour ma famille est intact et inchangé, une haine certaine et une douleur immense sont depuis peu mon quotidien. Alors je me replonge dans des bons souvenirs, et tu fais partie de la plupart. Il m’arrive même de sourire malgré ma peine. Je me souviens tout particulièrement du premier jour où j’ai réussi à te faire manger un pot pour bébé. Je me sentais alors le plus fort des hommes : réussir à te faire choisir une compote par rapport à un sein, je trouve quand même que ça tient de l’exploit ! Je ne sais pas si j’ai été un bon père, mais je pense avoir fait les bons choix. Même si parfois ils ont été douloureux. »
En lisant cette phrase un souvenir remonta à la surface : enfant je pleurais chaque nuit suite à un terrifiant cauchemar. Je venais alors inlassablement voir mes parents qui me consolaient, nuit après nuit. Une nuit comme les autres, je vins voir mon père, les larmes aux yeux. Je fus alors accueilli par une gifle magistrale, gifle qui ne manqua de réveiller mes frères et sœurs. Cette gifle laisse sa marque sur ma joue mais aussi dans mes habitudes : je ne fis plus de cauchemars et dès que je devais voir mes parents la nuit j’allais dorénavant toujours du côté de ma mère.
« Douloureux pour toi, mais aussi douloureux pour moi. Voir son fils grandir n’est pas facile. J’en ai passé du temps avec toi, et pourtant j’avais l’impression de ne pas te connaître. Comme tout enfant, égoïste et grandissant, tu as délaissé ton père pour tes nouveaux amis. Et quoi de plus normal ?! Quand ma maladie s’est annoncée tu avais six ans. Ce jour-là, alors que je rentrais de l’hôpital, tu m’as raconté que la maitresse et même la directrice t’avaient grondé. Une sombre histoire de doigt d’honneur innocent. »
C’est avec cette phrase que la douleur du passé ressurgit. Ce n’est pas tant l’histoire du doigt, je m’étais fait convoquer par la directrice de maternelle parce que je lui avais fait un doigt d’honneur en présentant innocemment une blessure présente sur mon majeur, que de se rappeler de mon père qui venait me chercher après l’école. Je commençais à réaliser que j’avais de plus en plus de mal à m’imaginer les traits de son visage. Son visage était flou. Je voyais la silhouette mais la couleur de ses yeux disparaissait dans le passé. Les larmes coulèrent alors sur mon visage, alors que je réalisais que cette perte, pourtant lointaine, m’affectait encore profondément. J’ai ressenti un vrai vide. Ce n’était pas juste un exemple ou un mentor, c’était vraiment un guide, un confident, une omniprésence. Et ce qui est horrible c’est que maintenant que je réalisais qu’il n’était plus là je le voyais partout.
« Ce que j’ai pu m’amuser avec toi. Ce que j’ai pu t’aimer aussi. On dit d’un père qu’il se doit d’aimer son fils. Mais le lien du sang ne suffit pas. Il faut une complicité qui se développe au fil des aventures, des cabanes, des chutes et des cris. J’aurais aimé être là pour te voir suivre ta voie. J’aurais voulu rire en cachette de ton premier échec sentimental, te gronder devant ta première copine pour te faire honte ou enfin t’expliquer comment calmer les humeurs de ta mère. Malheureusement je n’aurais pas ce bonheur. Mais je te laisse heureux, avec un sentiment de travail accompli, si on peut parler de travail.
J’ai fait de mon mieux avec toi mon fils. Je n’étais pas prêt, mais personne ne l’est vraiment.
Je ne sais toujours pas comment finir cette lettre. Je pourrais te dire A bientôt, Adieu ou Au revoir. Je préfère quand même te dire Salut. Salut, comme on le dit à un ami que l’on quitte. Salut, comme on le crie à un complice que l’on revoit après trop longtemps. Salut, ni Au revoir, ni Bonjour.
Salut mon fils. »
C’est en lisant ces quelques lignes que je pris conscience de la raison pour laquelle je me recueillais devant une tombe chaque année. Cette tombe retrouvait vie dans mon cœur. Ce n’était plus un caveau occupé mais la demeure d’un père aimé et chéri.