Lille – Bordeaux. 6 heures de train. Un con a sectionné un câble de cuivre. Des retards. Des plaintes. 9 heures de train.
Je m’ennuie. J’ai bien essayé de dormir, mais le sanglot incessant d’un bébé me réveille inlassablement. J’ai bien essayé de lire, mais ces lignes noires ne m’intéressent plus guère. J’ai bien essayé de regarder un film, mais le reflet du soleil en gâche les plans et les images. J’ouvre donc Word, et j’écris. Quoi de mieux de passer son amertume qu’en décrivant ces disgracieux passagers qui m’accompagnent dans mon interminable périple ?
Aujourd’hui est un jour béni, je suis situé dans une banquette de quatre personnes. Normalement je m’en serais plaint, mais ici ça fait trois et non plus une seule victime sur qui délivrer mon ennui sarcastique. Enfin je dis trois, mais je pourrais dire quatre. La femme à ma diagonale pourrait compter pour deux, voire trois si on se basait sur le nombre de mentons. Sa masse déborde sur le couloir. Comment décrire sa taille ? Un phoque échoué sur une plage qui n’est pas sienne ? Quelqu’un qui n’aurait pas compris que le film Super Size Me ne devait durer qu’un mois ? Je ne sais pas mais en tout cas elle aurait cassé plus d’un anneau gastrique à elle toute seule ! Au point que quand le premier retard a été annoncé, tous les passagers se sont tournés vers elle d’un regard accusateur en pensant « c’est sa faute ! Elle ralentit le TGV ! ». Mais bon elle a au moins la gentillesse pour elle, en plus de 170 kilos au bas mot. L’expression « être une boule de gentillesse » n’a jamais eu autant de sens. Elle se décale d’ailleurs du plus qu’elle peut pour laisser son voisin trouver une bulle d’air entre deux bourrelets.
Son voisin qui est son opposé. Mince. Maigre. Pas jovial. Pas souriant. Pas un mot d’ailleurs. J’ai d’abord cru qu’il voulait se jeter sous les rails, et puis je me suis dit qu’il voulait à tout prix restait invisible et que se suicider attirerait bien trop d’attention sur lui ! Cela fait donc une grosse volubile et un maigre muet. Mais alors que dire de la troisième personne. Je lui cache ce texte car cela serait lui délivrer bien trop de mes pensées à son propos. C’est une magnifique étudiante, qui travaille malgré ce brouhaha incessant. Ses yeux dévorent les pages où s’alignent sans fin des caractères incompréhensibles. Du suédois peut être ? Possible vu qu’elle est grande, belle et blonde. Que de clichés n’est-ce pas ? Et pourtant j’ose l’imaginer bravant le froid et la neige, enroulée dans une cape épaisse et lourde, sur un quai de gare attendant désespérément son amant. Pourrais-ce être moi, je ne pense pas. Cela me fait penser que dans tout ça je n’ai pas parlé de moi. L’écrivain hautain, lâche et asocial qui préfère le monologue avec son ordinateur que de se tourner vers les autres. Je suis bel et bien le pire de tous.