J’avais appris la nouvelle mardi matin. Mon oncle était mort. Une bête attaque cardiaque. Imprévisible. Incurable. Fatal. C’est mon cousin qui m’avait appelé. En larmes. Au bord du gouffre. Lui réalisait. Moi pas. Juste avant de raccrocher il m’a dit « tu ne voudrais pas écrire un discours pour la cérémonie ? » Comment refuser ? Comment accepter ? Ecrire sur un mort, que peut-on dire ? Faut-il faire rire ? Faut-il faire pleurer ? Et tout ça pour samedi. Alors j’ai pris ma plume, et j’ai suivi mon cœur.
« Alain n’était pas qu’un homme de lettres. C’était avant tout un homme de cœur. S’il exerçait son métier, c’était par passion pour la littérature et l’enseignement. Il avait le cœur gros, chargé d’amour et de compassion pour son entourage. Il avait le cœur fort, se tenant comme un rocher pour ses élèves et sa famille. Il avait le cœur tendre, sachant ouvrir ses bras pour accueillir les larmes et soulager dans les épreuves. Pourtant c’est ce même cœur qui aura eu raison de lui. Il est parti. Aucun de nous ne le reverra. Jamais. Alors que j’écrivais ces lignes je ne réalisais pas. Je le voyais deux fois par an et n’entendait sa voix que rarement. Je commence tout juste à le réaliser. Ici. Maintenant. En votre présence. Tout le monde s’est fait beau pour ce dernier adieu, pour lui rendre un dernier hommage. C’est aussi ce à quoi je m’attelle avec difficulté. Il est dur d’écrire un discours sur un homme qui nous a quitté. Quelles histoires raconter ? Faire du sentimentalisme ou du réalisme ? Je me suis beaucoup posé la question. Finalement j’ai préféré livrer mon cœur, avec des mots simples qui puissent résonner en chacun de vous, en chacun de nous. Mon chagrin est grand, ma peine immense. J’aimais cet homme. Non comme un amant, mais comme un parent. Cet amour était fait de respect, d’admiration, de moments agréables et de tendresse. De beaucoup de tendresse. Ce n’est peut-être pas le moment de raconter, mais je tiens quand même à vous partager une simple histoire qui restera gravé dans ma mémoire comme son nom sur la tombe. C’était il y a sept ans. Il y avait le sable, la chaleur et le soleil. Alors que l’on naviguait non loin de la plage, je tombe à l’eau. Le courant est fort et m’emporte au loin. Il saute alors à l’eau pour me rejoindre et me ramener sur la plage. Bien sûr je tiens à préciser que mon père n’était pas sur me bateau, sinon il aurait été le premier à sauter. Je ne veux pas faire passer mon père ici présent pour un bourreau ! Il me retrouve, alors que j’étais paniqué, m’apaise en quelques mots et me dis « tout ce qu’il y a à faire c’est faire une brasse après l’autre. Tout simplement. Tu me suis ? » Comme absorbé par ses paroles je commence alors à nager dans ces eaux inconnues et me dirige peu à peu vers la terre. Une fois arrivé, une joie immense m’envahit : j’ai réussi à surmonter le défi. C’est beaucoup quand on a douze ans. Et cela grâce à un homme. Cet homme ci-présent. Mort et allongé dans son cercueil. Alors oui je me dis que je ne partagerai plus jamais de moments de complicité pareille avec cet homme. Plus jamais je ne verrai comme une figure rassurante et confidente. Plus jamais je n’entendrai ses blagues auxquelles je me forçais à rire pour lui faire plaisir. Oui c’est peut être ça aimer. Etre prêt à se forcer pour faire plaisir à l’autre. Cet homme était un homme de cœur. Alain je te dis adieu. Je ne te dis pas « on se reverra », puisque jamais on ne se reverra. Je le réalise peu à peu. Tu m’as fait grandir et murir. Je tiens à te dire merci. Merci. Je t’aime. Je t’aimais. »
J’avais récité mon discours. J’étais dévasté. Des larmes coulaient sur mes joues, mon pas était hésitant. C’est mon père qui m’a récupéré dans ses bras. C’est alors que j’ai réalisé ma chance. Le mien était encore bien là.